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Togo: Le Général Assani Tidjani: de la gloire à la déchéance

Togo: Le Général Assani Tidjani: de la gloire à la déchéance

Chef d’Etat-major des Forces armées togolaises(FAT) puis ministre de la Défense et des Anciens combattants, le général Assani Tidjani, est l’un des haut gradés le plus craint au temps de feu Gnassingbé Eyadema. Il ne jurait que par le général président pour le compte de qui il effectuait des missions secrètes et louches et était de ces sigisbées zélés et dévoués qui ont fait feu de tout bois pour que Faure Gnassingbé succède à son père.

Chef d’Etat-major des Forces armées togolaises(FAT) puis ministre de la Défense et des Anciens combattants, le général Assani Tidjani, est l’un des haut gradés le plus craint au temps de feu Gnassingbé Eyadema. Il ne jurait que par le général président pour le compte de qui il effectuait des missions secrètes et louches et était de ces sigisbées zélés et dévoués qui ont fait feu de tout bois pour que Faure Gnassingbé succède à son père.

Un peu plus de six ans après, il est noyé par le même Faure pour une affaire dont personne ne connaît les tenants et les aboutissants. L’argument d’atteinte à la sûreté de l’Etat est un faux alibi.

Au front pour l’ascension de Faure au pouvoir

Après  que le général Eyadema eut exhalé le dernier soupir, les officiers supérieurs des forces de défense et de sécurité ont décidé d’imposer Faure Gnassingbé. Une façon d’honorer la mémoire de son père qui, selon les manipulateurs, aurait laissé un testament avant de traverser l’autre rive pour rejoindre les ancêtres. A l’époque, un officier, sûr de lui, les en avait dissuadés en soutenant qu’il connaît bien le «petit» et que tôt ou tard, il les éliminerait tous. Mais personne n’a voulu l’écouter, et le groupe d’officiers a fait allégeance à Faure, assisté de Kpatcha. Aujourd’hui, ces officiers dont la plupart sont éloignés des affaires, boudent contre eux-mêmes pour n’avoir pas su déceler à temps ce qui se cache derrière l’air candide et le sourire livide souvent affiché par «le fils de la nation». Tout simplement, ils se sont fait avoir.

Dernier ministre de la Défense et des Anciens Combattants sous Eyadema, le général Assani Tidjani a gardé son poste lors du simulacre de transition dirigée par le comparse Abass Bonfoh. Ainsi, il s’est fortement impliqué dans la présidentielle sanglante du 24 avril 2005. Pour lui, Faure Gnassingbé est la personne indiquée pour succéder à feu Eyadema. Selon les informations en notre possession, il était de la délégation togolaise qui s’est rendue chez Jacques Chirac, président français d’alors, pour le convaincre de la nécessité de reconnaître la victoire de Faure Gnassingbé à l’élection présidentielle. Le général Tidjani aurait également joué un rôle non moins important dans le virage spectaculaire de l’ancien président nigérian Olesegun Obasanjo dans la crise togolaise.

A l’époque, le général «Adidas» avait écœuré les populations et la communauté internationale par ses déclarations tonitruantes et provocatrices. Au cours d’une interview sur une radio de la place, il a promis la victoire du fils d’Eyadèma par la force et menacé les électeurs. «Qu’il y ait vote ou pas, c’est Faure qui sera président de la République. Je rappelle aux gens qui voudraient descendre dans la rue pour protester que c’est nous qui avons les fusils. Ils seront matés», a-t-il affirmé.

On retrouve également les mêmes propos dans un entretien qu’il a eu avec le journal suisse «La Liberté» dont le journaliste Roger De Diesbach rappelle dans l’article que le général a porté un tee-shirt aux couleurs du candidat Faure alors qu’il l’a reçu avec cinq officiers au ministère de la Défense. A une remarque du journaliste selon laquelle le général n’est pas vraiment neutre, l’ancien ministre a répondu en ces termes: «Si l’armée est apolitique, les militaires sont des électeurs qui votent avec leur cœur. Je vais voter pour Faure parce que c’est lui qui me rassure. C’est l’assurance contre la non-assurance, la paix contre le chaos, l’expérience contre les expériences. D’ailleurs, notre candidat a déjà gagné». «Comment pouvez-vous le savoir, vous avez pipé les dés?», a poursuivi le journaliste. La réponse du natif de Kéta-Akoda fut sans équivoque: «Nous ne sommes pas des victimes expiatoires. Nous sommes comme les Suisses qui ont tenu tête à l’équipe de foot de France. C’est vrai qu’il faut une évolution au Togo. Que le meilleur gagne! Mais la coalition nous propose l’alternance avec Akitani, qui est presque au tombeau. Cet Akitani ne sert que de marche-pied à l’opposant Gilchrist Olympio, réfugié en France, qui ne cherche qu’à se venger, qui a tué des Togolais en organisant des attaques terroristes contre son pays. Je suis pour l’alternance dans la continuité. Il n’y a que la jeunesse qui peut offrir l’alternance: donc Faure». A une autre question de savoir si les barons du clan Eyadèma accepteraient de remettre le pouvoir et leurs privilèges, si Akitani venait à remporter les élections, le général Tidjani s’est enflammé : «Quels barons»? Quel «clan»? La vie est dirigée par une éthique. La mienne m’impose de ne jamais trahir, d’être reconnaissant. Or je suis reconnaissant à Eyadèma et me battrai pour défendre sa mémoire. Il est pour moi comme de Gaulle. Vous, les Blancs, comme vous êtes naïfs! Vous utilisez les mots « barons » et « privilèges » qui n’ont été inventés que pour duper le peuple. Il est vrai que certains gens ont construit leur notoriété et leur richesse sur Eyadéma. C’est lui qui les a sortis de l’anonymat. Aujourd’hui, ils se retournent contre lui. Si ceux qui n’ont pas voulu le trahir sont des «barons», alors, j’en suis un», a-t-il martelé.

La suite de ce zèle intempestif, on la connaît. Le nom du général Assani Tidjani est régulièrement cité parmi ceux qui ont organisé la répression sanglante d’avril 2005. Les populations d’Aného l’accusent d’ailleurs d’être leur bourreau en étant à bord de l’hélicoptère qui a pilonné la ville. Et lors de l’investiture de Faure Gnassingbé le 4 mai 2005, il a bouclé la boucle en exécutant quelques pas de danse pour dire que la volonté de feu Eyadema a été faite.

La dégringolade avec le soutien aux ex-rebelles ivoiriens

Pendant longtemps, le général Assani Tidjani est l’homme des missions secrètes et louches du clan. Médiateur dans la crise ivoirienne, le général Eyadema envoyait souvent son ministre de la Défense auprès des parties en conflit. Mais avec cette diplomatie de bric et de broc à la togolaise, feu Eyadema et ses hommes soutenaient l’ex-rébellion ivoirienne tout en jouant officiellement aux grands médiateurs. «Comme dans tout Etat voyou qui se respecte, existe au Togo une double diplomatie, l’une officielle, chaleureuse et souriante, qui pousse le pouvoir à effectuer toutes sortes de médiation dans les résolutions des conflits continentaux et sous-régionaux et pour laquelle des mains plutôt intéressées que naïves lui ont décerné une multitude de récompenses et de prix de la paix en chocolat massif. (…) L’autre face, officieuse, mais antinomique de la précédente, consiste pour le Clan Gnassingbé à déployer d’immenses ressources imaginatives pour extraire de ces crises qu’il «médiate» d’énormes bénéfices en espèces sonnantes et trébuchantes. Cette diplomatie au double visage de Janus, avait fonctionné avec une parfaite réussite dans la guerre civile libérienne, et avant celle-ci, particulièrement dans la guerre d’Angola où le Togo fut épinglé par les rapports onusiens», écrit l’universitaire et politologue togolais Comi Toulabor.

Même après la mort du général Eyadema, les bons rapports entre les Forces nouvelles de Guillaume Soro et le pouvoir de Lomé ont continué. A plusieurs reprises, le Togo était accusé par le camp Gbagbo de fournir des armes et de l’expertise aux ex-rebelles, devenus avec Alassane Ouattara, les Forces républicaines de la Côte d’Ivoire (FRCI). Mais comme on ne cache pas le feu sous un pagne, la vérité a été sue après l’interview que le général Assani Tidjani a accordée au quotidien «Nord-Sud» proche de Soro, à la suite de son séjour au nord de la Côte d’Ivoire en novembre 2006. «Je ne suis pas venu au séminaire d’une rébellion. La rébellion est terminée depuis longtemps… Depuis 2005, j’ai quitté le gouvernement. Je n’ai plus de fonction ministérielle. Cela veut dire que je suis à la disposition du gouvernement de mon pays pour toutes les missions qu’il voudra me confier », a-t-il expliqué. A la question de savoir s’il a été autorisé à faire le déplacement, le général a répliqué : « Un général quand il se déplace ne le fait que sous autorisation. Evidemment je ne suis pas venu en Côte d’Ivoire à pied. Je suis venu par voie aérienne, avec tout ce que cela implique. J’ai satisfait toutes les  formalités d’usage car j’ai une autorisation de sortie». Il a même ajouté qu’il était régulier dans la zone rebelle depuis six mois, qu’en 2002 il y a passé plusieurs nuits et que Guillaume Soro est une de ses vieilles connaissances. «Si vos renseignements sont bons, vous devez  certainement savoir que depuis six mois, je suis souvent venu à Bouaké…», a révélé le général «Adidas» au journal ivoirien.

Cependant, le tollé suscité par cette sortie tapageuse de l’ancien «ministre de la Défense avec Eyadema» a amené la haute hiérarchie militaire à publier un communiqué pour désavouer le général voyageur et décliner toute responsabilité: «Le général Tidjani, officier en 2e section à la disposition du ministre en charge de la Défense, s’est déplacé à Bouaké à l’insu des autorités et a participé à un séminaire organisé par les Forces Nouvelles; les déclarations qu’il a tenues au cours des travaux et celles qu’il a livrées au quotidien «Nord-Sud» sont strictement personnelles et ne sauraient engager la responsabilité des Forces Armées Togolaises ni celle du gouvernement togolais…». Bonne dose d’hypocrisie. «En conséquence, a poursuivi le communiqué du conseil militaire, le haut commandement condamne avec la dernière rigueur l’acte posé par cet officier général qui est de nature à jeter la suspicion sur le contingent togolais déployé sous le mandat de l’ONU en Côte d’Ivoire et demande qu’il fasse l’objet d’une sanction militaire…». Ainsi, le général zélé a été mis aux arrêts de rigueur, et une délégation conduite par Kpatcha Gnassingbé, alors ministre de la Défense, était dépêchée à Abidjan pour calmer le camp Gbagbo. Mais des indiscrétions, le général balafré aurait continué à soutenir les ex-rebelles jusqu’au semblant de normalisation de la situation en Côte d’Ivoire.

L’affaire Kpatcha, le faux alibi

Depuis que cette affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat a éclaté avec les fusillades de Pâques 2009, le nom du général Assani Tidjani n’a jamais été officiellement évoqué. Même si Faure Gnassingbé a profité de cette fable de coup d’Etat pour écarter de l’appareil militaire ceux qui ont officié au temps de son père et placer ses hommes de confiance. Mais jeudi dernier, le général Tidjani a été entendu à l’Etat-major des FAT et mis aux arrêts. Contrairement aux premières informations, en dehors de l’ancien ministre de la Défense et du colonel Rock Gnassingbé, le général Sizing Walla, redoutable ministre de l’Intérieur, a été aussi entendu. En revanche, ces deux officiers des FAT sont laissés libres.

«Cette interpellation du général Tidjani est bien une surprise. Jusqu’à ce jour, le gouvernement n’a pas fait de communiqué officiel pour situer l’opinion nationale et internationale sur ce qu’on reproche exactement au général. C’est comme si le général Tidjani a tenu certains propos qui se retournent contre lui aujourd’hui. Avec le système Faure Gnassingbé, les différents acteurs s’épient souvent et les commérages sont la chose la mieux partagée», déplore un baron. Une préoccupation légitime si on se réfère aux informations obtenues de nos recoupements.

En réalité, l’affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat à laquelle les médias ont fait allusion, serait un faux alibi. De même, le fait de convoquer le général Sizing Walla et le colonel Rock Gnassingbé et de les écouter, ne serait destiné qu’à brouiller les pistes. «C’est curieux qu’on interpelle encore des gens pour cette affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat alors que des voix s’élèvent de plus en plus pour affirmer que le dossier est vide. Autre bizarrerie, le général Tidjani n’a pas été entendu par des juges, comme cela a été premièrement dit, mais par l’Etat-major des FAT. Les raisons de cette arrestation sont donc ailleurs. La présence du général Walla et de Rock est une pure diversion. La preuve, après cette fameuse audition, le général Walla est retourné à Kara dans le même avion que le général Titikpina», explique un ancien ministre qui a requis l’anonymat.

Selon les informations, tout serait parti d’un récent séjour de trois généraux togolais en Côte d’Ivoire dans le cadre d’une mission d’officiers supérieurs de la CEDEAO. Le général Tidjani y était aussi. Il semble qu’au cours d’une réunion restreinte, l’éventualité d’un départ de Faure Gnassingbé aurait été évoquée. Une information qu’aurait ébruitée l’ancien ministre d’Etat et qui serait tombée dans les oreilles d’un autre général présent dans la capitale ivoirienne. «Comme il fallait s’y attendre, ce deuxième général a vendu la mèche dès qu’il est arrivé à Lomé. C’est depuis la Côte d’Ivoire qu’on l’a appelé pour lui dire que le chef de l’Etat a besoin de lui. Ne se doutant de rien, il est rentré à Lomé et a été convoqué à l’Etat-major où il apprendra son arrestation après avoir été entendu», poursuit la première source.

Il nous revient par ailleurs que le général Tidjani est contre le projet de création du nouveau parti de Faure Gnassingbé. Il aurait souvent affirmé que si le fils d’Eyadema se permettait le luxe de créer son parti, eux les barons, ils s’organiseraient pour faire renaître le RPT de ses cendres.

Des indiscrétions, le président du Faso Blaise Compaoré serait très furieux de l’arrestation du général Tidjani. «Il entretient de bons rapports avec le président Compaoré et va régulièrement au Burkina Faso. Le général Tidjani est reconnu être un redoutable militaire et un fin tacticien. Il est souvent sollicité pour son expertise», confie la même source.

C’est donc de cette façon que l’histoire du général Assani Tidjani est en train de s’achever. Malgré tout ce qu’il a fait pour pérenniser le pouvoir de père en fils, il est payé en monnaie de singe, tout comme les autres participants à la honteuse allégeance du 5 février. La machine de Faure Gnassingbé, le seul «jeune» qui peut  «réaliser l’alternance» selon les propres déclarations du général Tidjani en 2005, est en marche. Elle broiera dans les prochains jours d’autres personnes qui ont sué sang et eau pour lui.

R. Kédjagni, Liberté N°1015 du 25 juillet 2011

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