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Statistiques ethniques: «Il faut arrêter d’être hypocrite»

Statistiques ethniques: «Il faut arrêter d’être hypocrite»

Kamel Hamza (assis à droite au premier plan) et d’autres élus issus de la diversité à Washington, lors de leur rencontre avec Howard Dean Finney, ancien directeur de campagne de Barack Obama. (DR)

Kamel Hamza (assis à droite au premier plan) et d’autres élus issus de la diversité à Washington, lors de leur rencontre avec Howard Dean Finney, ancien directeur de campagne de Barack Obama. (DR)

Revenu d’un voyage d’une semaine aux Etats-Unis sur les «bonnes pratiques» de promotion de la diversité, Kamel Hamza, président de l’Association nationale des élus locaux de la diversité (Anelf), lance, avec d’autres élus français d’origine immigrée, un appel au débat sur les statistiques ethniques en France. Conseiller municipal UMP à la Courneuve, il revient sur son expérience américaine et explique à «Libération» pourquoi le recensement ethnique est aujourd’hui nécessaire.

Vous revenez d’un voyage aux Etats-Unis auprès de responsables issus de la diversité, qu’avez-vous retenu de cette expérience?

D’abord le patriotisme des Américains. Là-bas, on peut sans problème être Afro-américain et aimer son pays. La deuxième chose est leur capacité à évaluer, à utiliser les statistiques ethniques. Ils savent faire de droits civiques comme la lutte contre les discriminations un vrai combat. Comment cela s’organise t-il? Ils partent d’un constat – celui apporté par les statistiques ethniques-, puis se regroupent en associations. Certaines d’entre elles, comme la Rainbow Push Coalition, sont très puissantes. Cette dernière, menée par le révérend Jesse Jackson, compte entre 500.000 et un million d’adhérents. Et est implantée dans tous les Etats américains.

Qu’est ce qui distingue l’approche américaine de la notre en matière de prise en compte de la diversité?

Il y a toujours une volonté d’évaluer, de représenter là-bas. Au département d’Etat par exemple, la directrice est Afro-américaine, le directeur adjoint plutôt blanc: cela n’a pas l’air de poser problème. A la Chambre des représentants, plusieurs élus issus de la diversité nous ont dit d’assumer, de ne pas cacher qui nous sommes. Dans les années 1970-1980, certains d’entre eux ont porté plainte pour que le redécoupage électoral soit plus représentatif des minorités ethniques. Ils ont réussi à sensibiliser la population sur l’idée de «voter pour quelqu’un qui vous ressemble». Ce qui n’est pas le cas en France.

Justement, n’y a t-il pas un risque, par ces pratiques, de réduire les élus issus de la diversité à leurs origines?

Aujourd’hui, à quel sujet vient-on voir les élus de la diversité? On vient les voir pour des problèmes de discrimination, dans les stages, dans l’emploi. En parallèle, on refuse de faire des mémoriaux en hommage aux anciens combattants issus de l’immigration pendant la seconde guerre mondiale. On se retrouve avec un Etat indivisible et des histoires divisibles. Mais quand vous êtes élu, vous êtes l’élu de toute une population. Pour faire avancer des questions récurrentes comme l’égalité des chances ou la lutte contre les discriminations, on a besoin de ces élus, des élus qui font valoir la parole de personnes pas toujours entendues.

Peut-on parler alors d’un “modèle” américain à suivre, au sujet de la reconnaissance de la diversité?

Disons que nous étions des candides à la recherche de bonnes pratiques. Ils sont meilleurs sur la promotion des droits civiques et de la diversité. Sur ces points, il y a eu un grand pas, ils ont une longueur d’avance. Aux États-Unis, le patriotisme est ouvert à tous. En France, on en est à se poser la question de l’identité nationale…

Aux Etats-Unis, il y a aussi beaucoup de racisme, on a bien attaqué Barack Obama sur son certificat de naissance…

Certes, mais les minorités se sont au moins organisées en forces visibles. En cas de discrimination, elles ont les moyens d’aller jusqu’aux tribunaux. En France, mise à part la Halde, vous ne pouvez pas faire grand chose. Le modèle républicain crée le communautarisme. On ne regarde pas la réalité en façe. Il faut qu’on lance un véritable “I have a dream” à la française. Nous ne pouvons plus être qu’une force de dénonciation.

Pourquoi est-il selon vous urgent de mettre en place des statistiques ethniques?

Quand vous voyez des élus américains qui vous disent “si vous ne vous comptez pas, vous n’avancerez pas”, vous vous posez forcément des questions. Aujourd’hui, la République créé t-elle la mixité? Non. Il faut arrêter d’être hypocrite, tout le monde fait des statistiques. Des évaluations ethniques ont été faites pour la délinquance, elles doivent désormais être faites dans le milieu de l’entreprise. Tout peut se dire, tout peut s’écrire. Nous savons bien que les statistiques ethniques ne régleront pas tous les problèmes, mais c’est un premier instrument.

N’y a t-il pas pourtant un risque que cet outil divise?

Encore une fois, on ne peut plus être hypocrite. A mon premier entretien d’embauche, quand  j’ai dit que j’étais français, on m’a demandé quelles étaient mes origines. On me voit toujours comme un français d’origine étrangère. Ouvrons-nous, disons-tout. Il est temps de sortir du sacro-saint républicain, de réconcilier la France avec sa diversité.

On critique aussi le recensement ethnique aux Etats-Unis, pour mettre des personnes dans des catégories qui ne les représentent pas forcément…

Peut-être, mais on se reconnaît quand même en fonction de son appartenance. Aux Etats-Unis, les quotas ont au moins permis de faire émerger des présentateurs de journaux, des responsables issus des minorités. Désormais, ils n’en sont plus aux quotas mais travaillent sur les objectifs pour corriger les inégalités. En France, on fait des quotas pour faire des symboles. Les entreprises ont leur maghrébin, leur noir, mais on cache des compétences. Il faut que les sociétés soient représentatives de la population, et de l’importance des minorités au niveau national.

Recueilli par Valentine Pasquesoone

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