Partager
La presse togolaise, le diagnostic et les remèdes

La presse togolaise, le diagnostic et les remèdes

Consacrée par les textes fondamentaux de notre République, l’aide de l’Etat à la presse qui est d’ailleurs une tradition dans beaucoup d’autres pays, est «effective» au Togo depuis quelques années.

Consacrée par les textes fondamentaux de notre République, l’aide de l’Etat à la presse qui est d’ailleurs une tradition dans beaucoup d’autres pays, est «effective» au Togo depuis quelques années.

Pendant que  toute (ou presque) la corporation déplore l’insuffisance de cette aide que l’on jette aux journalistes comme de la générosité aux mendiants, il se pose un véritable problème en matière de la gestion même qui est faite de ce qui est octroyé déjà.

En début de week-end dernier, les patrons de presse au Togo, membres du Conseil des Patrons de presse (CONAPP) ont vidé les rédactions pour se retrouver dans le Kloto, autour d’un séminaire organisé par l’association patronale. Sans grandes surprises, ce sont les mêmes personnes, autour des mêmes thèmes pour, naturellement, les mêmes motifs. Et  finalement, sans grands résultats.

Ce nième séminaire est une occasion de revenir sur quelques grands maux qui minent cette corporation, pendant que ceux qui se réclament être ses «patrons» versent dans l’inefficacité.

En effet, la presse, contrairement à l’impression que l’on peut en avoir de l’extérieur, est le milieu professionnel le plus précaire et le plus en proie à des difficultés de tous genres au Togo. Si vous voulez rencontrer des gens qui travaillent pendant plusieurs années sans être en mesure de pouvoir se payer le moindre comprimé de paracématol en cas de migraine, c’est dans la presse privée togolaise ; si vous cherchez un corps où les travailleurs n’ont véritablement pas un mouvement syndical capable de défendre  leurs intérêts et où à la tête de toutes les organisations, y compris  celles (employées) qu’on attribue aux journalistes, on retrouve des patrons, c’est toujours dans la presse privée togolaise ; s’il y a un corps où les membres sont des plus clochardisés, sans perspectives, sans possibilité d’avoir un plan de carrière précis, c’est parmi les journalistes qui peuvent accumuler jusqu’à plus de dix mois d’arriérés de salaires (pour les rares qui en ont). Et pourtant, ces derniers sont les premiers à l’avant-garde de tous les combats sociaux dans notre pays. C’est à juste titre que le confrère «Golfe Info», dans sa livraison de la semaine dernière, se demandait à sa Une qui pour s’occuper des problèmes de la presse privée dans notre pays.

Il y a deux ans, l’Etat accordait 350 millions aux médias privés de notre pays. L’année dernière, ce montant a été amputé de la « générosité du Prince » et est retombé à 50 millions.  Selon une clé de répartition définie par un comité spécial qui siège à la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), une partie va directement aux organes de presse, une autre aux organisations de presse qui sont l’Union des journalistes indépendants du Togo (UJIT), le Conseil national des patrons de presse (CONAPP), l’Observatoire togolais des médias (OTM) et à la Maison de la presse. Ce sont les mêmes ou presque qui se retrouvent dans la commission de répartition de l’aide où les critères de répartition sont flous. A la fin, ils gèrent aussi la part attribuée à la HAAC pour des séminaires dont les thèmes ne changent jamais. Pour ceux qui sont étrangers à ce monde, ils croiraient à une organisation parfaite. Mais non ! Ce sont les mêmes dinosaures qui se retrouvent ici et là, changeant de casquettes selon les intérêts. Pour tout dire, ce sont les mêmes têtes (ou presque) qui gèrent la part du gâteau répartie entre les trois organisations, la Maison de la presse et la HAAC.

De tout ce dont a besoin le journaliste indépendant togolais, la seule trouvaille de notre génie dans la presse privée, ce sont ces séminaires sans réels impacts, qui ressemblent beaucoup plus à des villégiatures, au tourisme sexuel qu’à autre chose.  Chaque année, c’est la même litanie: séminaire sur déontologie, responsabilité, vie privée, vie publique, responsabilité pénale, rapports entre médias et partis politiques, etc. Quelle que soit l’organisation, c’est la seule et même pilule que l’on administre pour guérir tous les maux dont on souffre. Et Dieu seul sait que ces maux sont graves, immenses et pas incurables.

Comme mentionné plus haut, le journaliste togolais n’est pas trop loin du Togolais caricaturé par l’Union européenne la semaine dernière : en proie à la malnutrition. Sans salaire, ni couverture sociale, donc pas de stabilité financière. Pendant que tous les petits paysans des hameaux reculés du Togo ont leurs coopératives auxquelles ils recourent pour des investissements dans le développement  de leurs activités économiques, la presse privée togolaise ne dispose d’aucune structure du genre capable d’accompagner les organes de presse  vers leur mutation en véritables entreprises de presse, comme on en voit dans les autres pays (Benin, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Sénégal etc), et les journalistes individuellement dans leur  vécu quotidien et leur confort matériel. La convention collective tant promise et que s’apprêtait à accompagner la Francophonie est toujours à l’étape des balbutiements. Les infographistes qui jouent un rôle primordial dans le processus de production des journaux n’ont jamais bénéficié de séminaire ou de formation. Même chose pour les techniciens radios.

N’est-ce pas bizarre et humiliant qu’un journaliste tombe malade et que les organisations de presse fassent passer des communiqués sur les médias appelant à des gestes de solidarité ? Pourquoi ne peut-on pas mettre en place une mutuelle d’entraide ? C’est pourtant ce à quoi on assiste dans notre merdier!

Autant les organes de presse que les journalistes, hormis naturellement quelques-uns  qui ont un train de vie princier, tous évoluent dans une précarité criarde. La presse privée togolaise est dangereusement menacée de disparition au vu des conditions qui l’entourent. La preuve, d’année en année, de jour en jour, les tirages chutent. Des journaux qui tiraient 25 000 exemplaires et qui en retiraient au cours de la même journée en sont aujourd’hui à quelque 2000. La plupart ont disparu de l’espace médiatique togolais. On apprend même que certains, non seulement sont très irréguliers sur le marché, mais aussi tirent moins de 200 exemplaires le jour où ils réussissent à « mobiliser » les moyens. Le manque de centrale d’achat de papier ; le phénomène « Je vais lire » qui consiste à  «prêter» les journaux aux lecteurs contre 50 F par personne et qui appauvrit les organes pendant qu’il enrichit les vendeurs, chez qui d’ailleurs certains responsables passent de temps en temps pour emprunter de l’argent, les coûts élevés d’imprimerie et de tous les intrants (papier particulièrement) qui sont supposés détaxés selon un protocole international ratifié par le Togo ; le refus des sociétés (surtout de l’Etat) de distribuer la publicité sur des bases objectives d’audience mais le  font plutôt sur des critères relatifs à la ligne du journal; le chantage méprisant et presque quotidien des annonceurs qui jouent, pas sur la concurrence, mais sur le manque d’organisation de notre secteur pour imposer leurs tarifs…sont des menaces graves qui pèsent sur la presse togolaise.

Par ailleurs, les agressions des journalistes sur les lieux de reportage sont devenues banales sur la Terre de nos aïeux et constituent des occasions de visibilité pour certains. Les organisations de la presse privée togolaise, disons leurs responsables, ne sont pas capables de faire cesser ces actes de barbaries des forces de l’ordre sur leurs confrères. Ils ne sont non plus capables de négocier pour que l’aide de l’Etat soit augmentée à un niveau acceptable ;  ou que la HAAC redevienne une institution indépendante comme prévue par la Constitution et l’APG, appartenant aux journalistes, plutôt qu’une maison de retraite  politique en disgrâce; ou encore que le coût d’établissement de la carte de presse fixé à 15 000 fcfa soit revu à la baisse.

Pendant que nous nous décarcassons à écrire les articles, ce sont les distributeurs, c’est-à-dire ceux qui ne dépensent pas le 10è de nos efforts, qui se font des sous sur notre dos. Nous ne sommes même pas capables de trouver une solution à l’épineuse question d’imprimerie en optant par exemple pour une imprimerie commune gérée par une coopérative afin de minimiser les coûts de production. A croire que ceux qui tiennent les premiers rôles dans les associations n’ont de vision que de faire les couloirs des ministères ou se mettre en exergue lors de la présentation des vœux à Faure Gnassingbé. Même la Maison de la presse traverse des difficultés nonobstant la part de l’aide qu’elle perçoit. Il arrive parfois que la CEET vienne couper le courant pour factures impayées. L’Internet n’est pas encore d’actualité là-bas. Quant aux boîtes à lettres exposées sous le soleil et la pluie, elles remontent à l’époque de Mathusalem.

La presse privée togolaise est dans le gouffre. Et ça, même les partisans des séminaires à ne point en finir le savent bien. Et pourtant, aucune considération sérieuse de leur part n’est accordée aux vrais défis qui sont plutôt les causes indirectes et souvent même directes des dérives que certains sont prompts à dénoncer dans notre corporation. Mais le peu de ressources dont nous disposons continuent d’être investies dans ces rencontres de copains qui ne servent à rien.

La semaine dernière à Kpalimé, ville que les journalistes togolais apprécient particulièrement, c’était encore et sans surprise, la même symphonie. A l’Hôtel la Détente, ils se sont bien détendus avec leurs « accompagnatrices ». Et à la fin, les bourgeois qui étaient dans les meilleures chambres se sont partagé le jackpot. Quant aux prolétaires qui étaient dans les chambrettes, ils n’ont eu droit qu’aux miettes. Ainsi va la presse togolaise pendant que les problèmes sont là, attendant  les vrais porteurs de solutions. Nous ne pouvons pas être collectivement responsables de cette descente aux enfers. Il est temps de crever l’abcès et arrêter ce cirque,  n’en déplaise aux grands manitous de la presse. Nous ne pouvons pas dénoncer régulièrement les travers des hommes politiques et colporter les mêmes pratiques.

Ferdi-Nando

{jcomments on}