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Une vie de médecin au Togo! A quoi ca ressemble?

Une vie de médecin au Togo! A quoi ca ressemble?

Elle s’inscrit dans le mépris général de ceux qui, arme au poing, décident de faire boire des ânes à l’abreuvoir, c’est-à-dire de soumettre tous les Togolais à leur bon-vouloir pendant qu’ils vivent des richesses de ce pays à satiété.

Elle s’inscrit dans le mépris général de ceux qui, arme au poing, décident de faire boire des ânes à l’abreuvoir, c’est-à-dire de soumettre tous les Togolais à leur bon-vouloir pendant qu’ils vivent des richesses de ce pays à satiété.

«La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force»

. Cette réflexion de Paul VALERY dans les Mauvaises pensées et autres traduit toute la psychologie et le mode de fonctionnement des dirigeants togolais qui ont transformé, avec des armes de guerre, la République en une terre de non-droit où la Volonté générale et le respect des minorités sont un luxe. Ceux qui croient par naïveté que ce pouvoir a la capacité de s’accommoder au bon sens, d’asseoir un salut public se bercent de faux-espoirs ; ils sont des doux rêveurs.

Le mépris du peuple  est énorme dans une parenthèse peut-être impossible à fermer pour ceux qui tirent, depuis plus de quarante ans, bénéfice de ce désordre étatique, de ce terrorisme militant, entretenu à dessein par le crime pour imposer  à un peuple la soumission. La République est devenue une terre d’exploitation privée dont ils engrangent la plus-value pour réduire les travailleurs en des crève-la-faim, en des nécessiteux éternels, en des mendiants aux mains tendues pour des pourboires, d’oboles et de générosité. Les proches parents qui ont pris le risque de l’aventure sont souvent obligés de verser régulièrement aux salariés de ce pays les gains des affres de l’expatriation. Quand et comment, dans ces conditions, les fonctionnaires togolais peuvent-ils devenir des adultes?

C’est justement contre cette infantilisation des salariés que se dressent les médecins  et auxiliaires des hôpitaux. Ils sont les précurseurs d’une révolution dans notre pays. Levons-nous pour nos droits quoi que cela nous coûte parce que la vision de l’Etat, pour ceux qui prétendent l’incarner dans ce pays, est primaire et entretient de façon inculte la prédation du citoyen. Or, l’histoire nous enseigne que la décadence de l’Etat est inscrite dans un système de mépris des peuples. Ceux qui sont dans des conditions exécrables n’ont rien à perdre dans la lutte pour renverser le désordre établi en règle de gestion. Aucun homme, aucun peuple ne peut demeurer indéfiniment dans un embrigadement.

Nulle part dans le monde la brutalité n’assure l’ordre. Elle peut, tout au plus, disperser ceux qui sont debout pour faire régner la justice. L’Etat  qui choisit de faire de la brutalité le mode de règlement de ses problèmes perd sa substance grise, sa capacité d’imagination, le progrès et l’avenir.

Si aujourd’hui, le front social est partout en ébullition dans notre pays, cela témoigne d’un esprit vain et creux de nos autorités fondé sur des brimades et la répression. Ce peuple  a rompu avec la peur et la défiance de l’Etat. Il est entièrement avec des médecins malgré le nombre de cadavres qu’engendre la grève. Les tergiversations monstres de l’Etat participent d’un aiguillon à la révolte populaire contre eux. C’est justement sur la sensibilité des citoyens que l’Etat a voulu jouer en donnant le quitus à M. Agba de venir remettre en cause les points d’accord difficilement obtenus.

Mais, une mission commandée assumée par un vétérinaire, dans une opération Baraguda contre les accords peut-elle contraindre les médecins à des reculades?

1- Une vie de médecin togolais

Elle s’inscrit dans le mépris général de ceux qui, arme au poing, décident de faire boire des ânes à l’abreuvoir, c’est-à-dire de soumettre tous les Togolais à leur bon-vouloir pendant qu’ils vivent des richesses de ce pays à satiété. Dans les Centres  hospitaliers universitaires de Lomé, en consultation, chaque médecin reçoit quarante à soixante-dix patients par jour. Mais, il n’y a pas que la consultation qui leur revient comme tâche journalière. Pour se mettre des rallonges mensuelles, beaucoup de médecins bravent la fatigue et consacrent des heures supplémentaires aux patients dans des cliniques privées. Personne ne sait vraiment à quoi ressemblent leurs congés annuels. Ils ne peuvent pas voyager loin de leurs lieux de travail, se régénérer en visitant d’autres pays, se payer des chambres d’hôtel, se divertir à des occupations de relaxation. Pendant ce temps, le sous-officier togolais dont le niveau d’étude est nettement en dessous de la formation médicale a un niveau de vie bien meilleur. Ce qu’il dépense en carburant et en boissons équivaut au salaire d’un médecin. Combien de sous-officiers avons-nous au Togo et combien de médecins disposons-nous ? Dans ce léger calcul, nous choisissons de ne pas inclure les officiers pour éviter de choquer davantage les médecins qui sont de véritables gagne-petit dans le système de prédation de notre République. Pourtant, ils sont tout aussi valeureux et protègent peut-être mieux le pays que ceux qui connaissent le métier des armes.

Nous savons que ce qui révolte les médecins et leurs auxiliaires, ce sont les éléments de comparaison qu’ils ont dans les pays voisins. Des médecins Burkinabès généralistes de la fonction publique  qui ont fait leurs études au Togo viennent à Lomé passer leurs congés annuels, pour deux semaines, à l’Hôtel Ibis, en chambres doubles, avec des frais de télé-taxis pour circuler dans la ville de Lomé, y compris des frais d’avion pour des couples. Autant nous sommes fiers pour eux,  pour leurs jouissances méritées, autant nous sommes révoltés par la maltraitance infligée à nos médecins. Ils n’ont commis aucun crime en choisissant  de préserver la vie. Nous  exigeons qu’ils soient traités avec délicatesse, gratitude et honneur pour le travail qu’ils abattent.

Il est intolérable pour nous que nos médecins soient sous-estimés avec tous les auxiliaires médicaux et que le pouvoir veuille les prendre pour des enfants, des minables.

Le pouvoir de Faure Gnassingbé n’a jamais pris ce peuple au sérieux. Comme il règne sur des cadavres, il ne mesure pas suffisamment ce que coûte pour ce peuple la longue grève du personnel soignant. L’arrière-pensée de Faure dans la nomination de M. Agba à la place de M. Mally, c’est de contrer les points d’accords obtenus avec l’ex-ministre de la Santé. Le vétérinaire qui remplaça le juriste connaissait ce ministère où il avait  déjà pris fonction et exercé. Sa tête était remplie de préjugés et de méthodes vieillies dont nous parlait André  MALRAUX dans son œuvre, L’Espoir: «On n’enseigne pas à tendre l’autre joue à des gens qui, depuis deux mille ans, n’ont jamais reçu que des gifles». Agba a lamentablement échoué dans ses vieilles pratiques  d’étouffement des professionnels de la santé. Les temps  ont changé. M. Agba est venu montrer le vrai visage de ce pouvoir qui est la marque de mépris, de la condescendance sur les citoyens.

Non seulement il s’en souviendra longtemps, mais il n’apparaît guère comme un chef d’équipe capable de donner des ordres. Les preuves de sa valeur morale et éthique en-deçà de tout soupçon sont publiquement exposées, par les professionnels de la santé. Le plus important est que les médecins  connaissent leurs interlocuteurs et savent que seule une force de frappe tranquille, intelligente et intransigeante peut les contraindre à lâcher prise. Augustin THIERRY dans Dix années d’études historiques, situe notre propre responsabilité dans l’autocratie lorsqu’il affirme: «Le despotisme a beau jeu lorsqu’il peut répondre aux peuples qui murmurent: c’est vous-mêmes qui m’avez voulu». Nous devons rompre avec notre connivence avec ce pouvoir dans un combat âpre  et ferme, sans relâche pour lui apprendre qu’un peuple, ça se respecte. C’est dans cet esprit qu’il urge d’appeler les étudiants à imiter les médecins et auxiliaires de santé, dans l’union et dans l’affinement de leurs stratégies.

2- Ce que M. Kondi Agba  doit savoir

Quand on se met à la disposition d’une communauté, quand on veut lui rendre service, il faut s’y bâtir une autorité morale, éthique et intellectuelle dans l’appréciation saine de chaque situation par rapport aux données du temps et de l’espace. HERACLITE l’a déjà dit: «On ne se baigne jamais deux fois dans un même fleuve». L’eau dans laquelle vous vous êtes trempés pour la première fois s’est déjà écoulée lorsque vous y revenez pour la seconde fois. Le cours du fleuve est mouvant. Cette étendue d’eau bouge, elle s’écoule. Elle est un mouvement constant. Donc, c’est notre capacité d’adaptation aux nouvelles situations qui est la preuve de notre  intelligence. Elle nous évite d’être des robots.

De retour, sur ses grands chevaux au ministère de la Santé, dans une surestimation de lui-même, M. Agba s’est montré rigoureusement ignorant et cynique. Il est sous les quolibets et la rage de la nation qui, en trois longues semaines, a perdu dramatiquement ses enfants par les tergiversations  et les mépris du pouvoir. M. Agba de sa suffisance, a pris les professionnels de la santé comme des minables, des «ça fait rien» qui méritent juste une pitance pour retourner au bagne. On peut se demander entre lui et les médecins, celui qui mérite sa place.

Avoir un poste politique ne fait jamais de quelqu’un, surtout au Togo, un «sur-homme», un «super-man». Avoir publié deux livres mondialement inconnus ou lus par les membres d’un parti politique n’implique nullement une inclination particulière. Les grands hommes qui ont avancé dans ce monde et qui ont séduit l’humanité sont restés modestes et justes ; ils ont cultivé l’amour universel. Nous voudrions renvoyer M. Agba à Paul-Jean TOULET dans Monsieur PAUR, homme public où il écrit: «Apprends à te connaître: tu t’aimeras moins, et à connaître les autres: tu les aimeras plus».

En outre, M. Agba est supposé avoir un goût pour les œuvres de l’esprit. Il ne peut ignorer que la formation de l’homme est continue. Lorsque les médecins réclament une prime «d’usure psychologique» et qu’il n’a pas semblé comprendre la dimension du concept ou de la notion, il n’avait qu’à se mettre à l’école auprès d’un psychologue, d’un psychanalyste ou d’un analyste. Dans la conception ancienne et moderne de l’homme, nous ne sommes qu’une dualité: âme et corps.

La grande révolution intellectuelle du 19e siècle, c’est la découverte de la place qu’occupe l’âme dans notre existence, dans nos activités et les maladies liées à l’âme sont subdivisées en deux: l’hystérie et la névrose. Le médecin autrichien Joseph BREUER a initié la recherche sur ses maladies. Sigmund FREUD en est le grand continuateur avec une kyrielle de publications dont Essais de psychanalyse, Introduction à la psychanalyse, Abrégé de psychanalyse. Pierre DACO, dans les prodigieuses victoires de la psychologie moderne sera encore plus utile  à lire, si monsieur le ministre se décide à apprécier sans démagogie le concept d’ «usure psychologique». Depuis 1947, Albert CAMUS dans son livre La Peste a mis en relief le phénomène. L’homme qui était sur tous les fronts contre la peste, terriblement contagieuse, a pris son arme à feu pour tirer sur la foule qui manifestait sa joie de ce que la peste fut vaincue. Le but des manifestants l’avait mis hors de lui-même, jusqu’au meurtre. Psychologiquement, il était fragilisé par le caractère banal de la vie. C’est ce que CAMUS nomme l’absurde et qui, en terme médical, s’appelle l’«usure psychologique». Plus proche de  nous, les soldats qui étaient rentrés de la guerre du Golfe présentaient, pour la plupart, des symptômes de névrose ou d’hystérie, c’est-à-dire d’une usure psychologique fortement inquiétante. L’administration américaine  s’est dépêchée à s’en occuper en faisant appel aux psychologues et aux psychanalystes pour soumettre les patients à des cures psychanalytiques, à des traitements appropriés. On assiste à des cas de suicide dans les rangs de ces soldats.

Le cerveau humain fonctionne tel un grand écran qui reçoit des images et des impressions. Il réagit par rapport aux images reçues. Sa capacité de réaction est étudiée par la psychologie. Mais, toutes les images reçues ne sont pas inoffensives. Il y en a qui sont très choquantes, éprouvantes qui provoquent la déprime ou des traumatismes et qui ravinent l’équilibre de l’identique à la psychologie animale qui se réduit essentiellement aux reflexes conditionnés à l’instar du Chien de Pavlov. Il y a visiblement chez M. Agba un déficit d’approche des problèmes humains.

Les hommes ne sont pas des animaux. Pour vivre avec eux, il faut cultiver le principe d’égalité. C’est la seule manière de faire régner le progrès dans la collaboration. Dans l’Esprit des lois, MONTESQUIEU insiste sur le caractère fondamental de ce principe d’égalité dans toute communauté humaine en disant: «Le véritable esprit d’égalité ne cherche pas à n’avoir point de maître, mais à n’avoir que des égaux pour maîtres».Ce sont les médecins qui ont bien compris la force de cette réflexion.

Didier Amah DOSSAVI

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